La Marque jaune

La damnation d’Edgar P. Jacobs

Benoît MOUCHART & François RIVIÈRE

Seuil/Archambaud

À l’occasion de la sortie du tome 11 de Blake et Mortimer, écrit à 4, retour en 3 parties sur la biographie d’EP Jacobs écrite à 2 mains.

Fin

 

Gloire…

Avec Le Secret de l’Espadon et Le Mystère de la Grande Pyramide, la production s’enchaîne. Troisième aventure et sixième ouvrage, La Marque jaune louche du côté de Conan Doyle. Cambriolages audacieux et rapts improbables, JVM et Jacobs proposent aux adolescents d’alors une équipée fantastique, et remettent au goût du jour « une énigme vieille de trente ans ». Le savant Septimus, aka Wade, auteur déçu, trouve en Olrik la machine idéale pour accomplir sa vengeance. Au-delà de la peur engendrée par l’inexplicable, rappel inconscient des crimes de Jack l’éventreur, le lavage de cerveau exercé par Septimus à des fins nocives fait écho au prélude de la société de consommation incarnée par les Trente Glorieuses, et à la frénésie qui s’ensuit, un sentiment exacerbé chez les personnes ayant connu la privation pendant le conflit mondial à peine terminé. Bien que l’esprit de paix l’emporte sur la force destructrice, on devine cependant une faiblesse. De son côté, Hergé traduit le concept avec Séraphin Lampion.

Chemin faisant, Jacobs obtient quelques bénéfices qui lui permettent de prendre du recul au « Bois des pauvres », dans une belle demeure éloignée du tumulte bruxellois. Les années 1953-1954, durant la réalisation de La Marque jaune, marquent une prise de distance entre Jacobs et Hergé. Suite aux élucubrations d’une bonimenteuse, influente et proche de Germaine Remi, Hergé « éjecte » JVM de son cercle, rendant sa situation matérielle plus que difficile, sans parler de la défaite morale et artistique. Plus fidèle que jamais à son ami de jeunesse, Jacques Van Melkebeke incarnera désormais le professeur Mortimer, sur papier.

 

La Marque Jaune trace une limite entre le débutant, le dilettante passionné, et le dessinateur, « l’auteur » confirmé, à l’égal d’un Hergé. Outre son apport technique – premières cases monochromes et emploi du contraste chromatique pour ses récitatifs – Jacobs situe la Ligne Claire dans le réel.

Anticipant le changement climatique, avec S.O.S. Météores, il endosse le rôle de Philippulus le Prophète en brandissant ses planches comme des avertissements. Depuis son atelier-tour d’ivoire du « bois des pauvres », Jacobs vieillit. À l’extérieur, le progrès technique transforme le quotidien, depuis la voiture en passant par la machine à laver jusqu’à la fusée. La mondialisation se dessine.

 

… Et humilité

À cette époque, le terme bande dessinée n’est pas banalisé, il s’agit d’histoires en images. Pour Jacobs, l’année 1967 marque le début de la reconnaissance, en France surtout, parmi les bédéphiles actifs. En novembre, le jeune Greg (celui d’Achille Talon), en charge de la rédaction du Journal de Tintin, lui force la main par le biais d’une pétition auprès des lecteurs, pour que le duo so british revienne. Une façon peu élégante de réclamer de nouvelles planches au maître. Dans un droit de réponse, ce dernier s’autoproclamera « simple artisan de la bande dessinée ».

Un opéra de papier, son autobiographie parue en 1984, remplit les fonctions de bilan artistique et de testament. Au décès d’Hergé (1983), quelque temps avant celui de JVM, Jacobs revient sur la période 1943-1945 :

« On rigolait, on travaillait pour vivre, et nous voilà au musée parce que nous sommes rentables ! »

Au rayon économique, et devant le refus réitéré de la part de Casterman d’éditer ses ouvrages – une décision sans doute soutenue par un certain Hergé – Jacobs crée les éditions Blake et Mortimer, avec Christian Vanderaeghe, un « marchand de disques », extérieur au milieu. Cinq ans après son décès, Dargaud rachète les éditions B&M (1992), avant de reprendre le studio Jacobs, détenteur des droits d’exploitation de l’œuvre.

 

À l’avenir

Selon T. Groensteen dans La Bande dessinée au tournant, le principe de reprise de la série à succès après décès du créateur nous priverait de la production personnelle d’un auteur, accaparé par ces resucées. En revanche, du point de vue du « repreneur », sans compter l’indéniable aspect financier, on peut y déceler une forme de reconnaissance populaire (voir le dernier et très réussi Lucky Lucke de Mathieu Bonhomme).

 

Bonus

 

Edgar et les femmes : un romantisme aérien

Un personnage féminin ?

« C’était un vieux rêve (la présence d’un personnage féminin) quand des lecteurs s’étonnaient de l’absence de femmes (…) on en a tiré des théories stupides alors que cette absence était due à la censure qui régnait sur la bande dessinée… » « L’absence de femmes dans B&M (…) menace de censure que la commission fait peser à tout moment sur les publications pour enfants ».

La loi de 1949 (n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse ou censure) et ses conséquences, en particulier à l’égard de la représentation féminine dans la bande dessinée franco belge, auront un impact considérable. Jacobs et consorts anticipent Anastasie, le surnom donné à la censure, et participent au développement d’une bande dessinée d’essence masculine.

« Sous l’impulsion du père de Tintin (…) les femmes seront désormais exclues des bandes dessinées paraissant dans le journal ».

En dehors de la censure et le caractère catholique du public visé, Hergé imprime sa Ligne.

 

L’artiste et l’argent

La reproduction dans l’ouvrage d’une Lettre-contrat entre Hergé et Jacobs renseigne sur la relation économique induite par l’obligation du dessinateur envers le scénariste. À cette époque, le dessinateur paye de sa poche le scénariste. Hergé paye JVM & EP. Jacobs.

Par la suite, une fois endossée la fonction de directeur artistique dans le Journal de Tintin, il est intéressant d’avoir la vision de Hergé pris en tenailles entre l’artiste, fatigué d’avoir porté sur ses épaules la bande dessinée pendant 15 ans, et le directeur artistique, pressurisé par Raymond Leblanc, pour les Aventures de Tintin et pour la ligne du journal, ce qui revient à défendre ses collègues et amis Jacobs, JVM ou encore Jacques Laudy.

 

Avec ce Jacobs, B. Mouchart et F. Rivière remontent aux sources de la Franco-Belge, du moins en ce qui concerne le triptyque majeur. Une mention spéciale pour le À l’ombre de la ligne claire, Jacques Van Melkebeke entre Hergé et Jacobs, et la transposition écrite de ce destin renversant.

 

 

 

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