La triplette de Boitsfort

La damnation d’Edgar P. Jacobs

Benoît MOUCHART & François RIVIÈRE

Seuil/Archambaud

À l’occasion de la sortie du dernier Blake et Mortimer, écrit à 4, retour en 3 parties sur la biographie d’EP Jacobs écrite à 2 mains.

Seconde partie

Un contexte particulier

Pendant la Seconde Guerre mondiale :

« Ni résistant, ni collaborateur, Edgard s’est contenté de vivre cette période troublée en adoptant la position d’un spectateur, un brin attentiste, du bruit et de la fureur […] »

Un an après l’invasion germaine, seule anicroche répertoriée : il place deux dessins dans la revue Terre et nation, au tirage conséquent (350 000 exemplaires). À la même période, il est coopté par Jacques Laudy et met un pied dans BRAVO ! Une nouvelle revue dont les auteurs précisent que la ligne éditoriale est aussi attentiste que Jacobs. Hebdomadaire néerlandophone créé en mai 1936, BRAVO ! propose d’abord des séries américaines : Flash Gordon, Jungle Jim, Félix le chat. Son créateur, Jean Meewissen, décide de lancer une version francophone le 19 décembre 1940, après la fermeture du marché hollandais du fait de l’occupation allemande. La première couverture est dessinée par Jacques Laudy, futur auteur de Hassan et Kaddour qui sera publié dans Le journal de Tintin et scénarisé par un certain JVM.

Juin 40. À court d’argent, JVM se voit proposer la partie jeunesse du grand quotidien belge Le Soir par le biais de Suzanne Duchaîne, de la page féminine. À présent dirigé par Raymond de Becker, un sympathisant nazi, le journal devient Le Soir Volé. JVM signe de L’ami Jacques divers textes, plutôt culturels, articles dits d’emballage destinés à délayer la propagande de De Becker ; il nourrit la famille et loue un atelier. Surtout, cette activité le connecte avec Georges Remi (désormais Hergé). Ensemble, ils mettent sur pied le Soir (Volé) jeunesse, un supplément hebdomadaire inspiré du Petit Vingtième. Aux antipodes du réel, Hergé découvre en JVM un précieux partenaire devant la cadence de parution – d’une planche semaine auparavant à une bande par jour.

Du côté de Jacobs, l’entrée en guerre des États-Unis (1942) marque la fin de l’arrivée des planches de Flash Gordon. La rédaction de BRAVO ! lui demande de poursuivre la série en imitant Alex Raymond. Après cinq semaines, la censure allemande exige l’arrêt de la série. BRAVO ! perd sa seule série de science-fiction. Jacobs est chargé d’en réaliser une nouvelle au plus vite, inspirée de Flash Gordon, comme ses deux pages le démontrent (et cette composition identique), Le Rayon U est une réussite totale. Fidèle à ses lectures adolescentes, Jacobs propose de l’aventure pour le rythme et la science-fiction libère le lecteur de l’angoissante actualité. Innovation artistique, l’utilisation de la gamme chromatique imprègne son récit d’une ambiance pas encore jacobienne. Au-delà de la fonction figurative, il crée du sens en s’inspirant des travaux picturaux du courant abstrait. En effet, avec le Rayon U, Jacobs a tapé dans l’œil d’Hergé.

 

RG feat. JVM & EP. J

Janvier 1944, malgré un contexte particulier, euphémisme oblige :

« L’ambiance de travail […] s’est vite teintée d’une amicale complicité. »

Installé chez les Remi dans la banlieue cossue de Boitsfort, le trio Hergé, JVM et Jacobs contribue aux meilleures aventures du petit reporter. Jacobs débute par la mise en couleurs du Trésor de Rackham le rouge. JVM officie comme « scénariste maïeutique », pour aider à l’accouchement du diptyque les 7 boules de cristal et le Temple du soleil. Jacobs « enrichit » les décors et participe davantage à l’écriture du scénario pour les 7 boules…, à travers la touche Darky.

Une fois passées les affres de l’après-guerre – JVM s’est fourvoyé en un article, Hergé échappe à l’infamie grâce à Tintin et au fait que la bande dessinée ne peut être considérée comme une activité sérieuse – Raymond Leblanc, ancien résistant du Mouvement National Royaliste rassemble des capitaux et le bon droit pour lui, avant de convaincre Hergé. Le Journal de Tintin sort le 26 septembre 1946, pour « instruire en divertissant » avec « un papier de qualité et la couverture […] dessinée par un membre de l’équipe ».

Aussitôt, Le Secret de l’Espadon est pré publié en planches hebdomadaires. Sur fond de troisième guerre mondiale, la série Blake et Mortimer (B&M) est lancée. Un an plus tard, Jacobs décide de se consacrer à ses propres héros tout en continuant à illustrer le journal. La force de son récit réside pour l’essentiel dans le trio de personnages engagés dans l’aventure : Blake (J. Laudy), Mortimer (JVM) et Olrik (Jacobs mâtiné de Hergé ?). Blake et Mortimer versus Olrik rappelle beaucoup Holmes et Watson versus Moriarty. Ou bien, Jacobs et Van Melkebeke versus Hergé !

Dès le départ, B&M se distingue du melliflu Rayon U en termes de scénario. La libération est passée par là. Destiné à la jeunesse belge, Le Secret de l’Espadon présente avec réalisme un hypothétique ennemi, en l’occurrence « l’empire jaune ». Ce parti pris confère à l’œuvre une singularité qui la transporte dans le monde adulte. Le secret de l’Espadon s’inscrit dans la lignée de La Guerre infernale (1908-1914) de Pierre Giffard illustrée par Robida, avec sa vision futuriste et belliqueuse, prémonitoire du premier conflit mondial. Le Secret de l’Espadon dépeint un monde bipolaire appréhendé de façon réactionnaire et xénophobe à une époque où la bande dessinée présente l’Indien d’Amérique du Nord comme un être sauvage, violent, crédule et aisément manipulable. Autre changement révélateur, Jacobs place la fiction futuriste au premier plan, ce qui conduit Hergé à envoyer Tintin dans la Lune.

En décembre 1950, les éditions du Lombard sortent le premier volet du Secret de l’espadon, La poursuite fantastique, avec la couverture cartonnée, diffusé dans les libraires belges. Après l’ami, Hergé découvre un rival :

« Un album de Blake et Mortimer acheté est un album de Tintin que je ne vendrais pas ! »

 

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