Un zeste de

Amertume Apache

De Joann Sfar et Christophe Blain

chez Dargaud

Pour la première fois depuis 1963, Mike Steven Blueberry évolue hors d’un quelconque contexte historique ayant eu pour décor l’Ouest américain de la seconde moitié du XIXe siècle. Rassurons-nous, cela n’est pas grave.

Pourtant, comme Guy Vidal le rappelle dans Un réacteur sous la plume :

« Charlier précisait […] “il n’y a pas une seule histoire de Blueberry qui ne soit pas directement inspirée de faits réels. […] L’essentiel (après) est de trouver le point de départ à partir duquel je vais pouvoir concevoir un certain nombre de rebondissements et de péripéties…” »

Alors ?

Nouveau paradigme

Dans Amertume Apache, Blueberry est témoin. Le témoin, comme l’indique la couverture, d’un meurtre sordide mettant en cause trois jeunes colons. Les victimes sont la femme et la fille du bien nommé Amertume, Apache de son état. Trois « salopards » venus d’une secte classique, c’est-à-dire intransigeante, ignorante, polygame et militarisée, trois « salopards » dont le leader est une jeune fille nommée Bihmal, (bimâle ou bien pour la consonance des Indes orientales ?) : bref, Bihmal est une saloparde au milieu de crapules.

Depuis Fort Navajo, le décor n’a pas changé, l’Arizona et ses deux cactus (p. 24 c. 11), cette ligne de crête derrière laquelle on s’imagine déjà épié par l’Indien, invisible et pourtant omniprésent. Enfin, tension scénaristique oblige, afin de prévenir une énième fronde locale, Blueberry devra faire son rapport, et tel OSS : rétablir la paix. C’est du moins ce que laisse supposer la fin de ce premier épisode.

Joann Sfar n’a rien a envié à Jean-Michel Charlier, l’homme aux « 500 scénarios », en termes de production. Son récit repose sur une vaste culture, et le propos est en accord avec son temps. Dans Amertume Apache, Sfar repositionne donc les personnages féminins. À la typologie établie par Tangi Villerbu dans BD Western, histoire d’un genre s’ajoute la jeune femme meurtrière, les victimes indiennes ou la femme du commandant. Toutes signifient la nouvelle place de la Femme dans notre monde contemporain, et non pas, au risque de nombreux anachronismes, dans l’Ouest d’avant, enfin pas toutes en même temps. Mais peu importe, puisque nous sommes en fiction.

Blueberry aussi change de place, un pas de côté, un léger retrait.

Nouvel homme

Pensé au tout début des années soixante (première parution dans le Pilote du 31 octobre 1963), l’apparition de Blueberry marque la fin du héros soldat, ce jeune homme sorti plein de fougue du maquis à 20 ans en 1943, parti se faire battre en Indochine à 30 ans, sans trop bien comprendre ce qu’il faisait là-bas, avant de signer la quarantaine venue, aigri, fatigué, défait, le terminus du second épisode colonial entamé 130 ans auparavant.

Comme le signifie Charlier de façon abrupte :

« Blueberry est un paumé. »

À la frontière permanente entre maintien de l’ordre et insolence, le foulard jaune de la cavalerie et le bandeau rouge apache, Charlier a développé une écriture singulière dont l’apothéose culmine lors la « trinité apache » Tsi-na-pah (1980), La longue marche (1981) et La tribu fantôme (1982).

Au-delà de l’écrit, et c’est sans doute l’une des réussites de la série, le dessin a accompagné cette progression d’un album à l’autre. D’une gueule copiée sur Belmondo, Jean Giraud, virtuose, a façonné le visage de Blueberry. Malgré sa réputation de fine gâchette, Christophe Blain a déjà tâté du western et du héros moderne, ses effets de style ne suffisent pas. Il est interdit de faire la comparaison que tout lecteur de bande dessinée a faite. À se demander si un Hincker/Chesterfield aka Blutch ou un Killoffer aurait fait l’affaire aux crayons.

Quoiqu’il en soit, un personnage caractéristique d’une époque, telle gloire moderne et rentable, est difficile à transposer dans une autre dimension temporelle. Jouer de l’anachronisme dans la définition d’un héros fictif peut se révéler un atout, comme l’a prouvé Robert Altman dans le Privé (The Long Goodbye, 1973 – adapté du roman éponyme de Raymond Chandler) avec ce type sorti du Los Angeles des années trente qui tombe au début des Seventies. Au rayon reprise, Guy Ritchie a su transformer Sherlock Holmes en précurseur du surhomme humanisé avec ses deux films (2009, 2011– d’après Sherlock Holmes, un comic book de Lionel Wigram). Plusieurs crans en dessous, les derniers avatars de James Bond et de Mad Max abusent de l’artifice cinématographique pour forger une nouvelle identité. Non loin des auteurs, le Lucky Luke revisité de Matthieu Bonhomme tire son épingle du jeu. Mais transformer ce qui fait l’essence, le caractère d’un protagoniste aussi fabuleux, en le maintenant dans la même réalité spatio-temporelle est raide. Non, ce Blueberry-là n’a pas la même épaisseur, il se contente d’être de son siècle.

Matériel utilisé :

  • BD Western, histoire d’un genre, Tangi Villerbu, Karthala, 2015. Pour structurer.
  • Un réacteur sous la plume, Guy Vidal, de Dargaud, pour fluidifier.