Au nom de la mère

Are You my mother ?

Alison Bechdel

Denoël Graphics

 

« J’ai passé ma vie d’adulte en analyse et je ne suis pas parvenue à ensevelir les émotions que je ressens profondément envers ma mère ».

Ce second opus familial prend la forme d’une mise en abyme de l’analyse de l’auteure. Dans un constant va-et-vient entre son quotidien actif et son analyse réflexive, C’est toi ma maman apparaît parfois comme une volonté a posteriori justificative du succès précédent de Fun Home.

Donner à voir

« I don’t like pictures that don’t have information in them[1] ».

Une double négation pour affirmer un style. Alison Bechdel reconnaît l’influence d’un auteur comme Robert Crumb, c’est-à-dire un dessin expressif et dense, chargé de coups de crayons. En premier lieu, la pratique régulière de planches pour DTWOF, motivée par ses convictions féministes, lui confère une maîtrise technique qui s’affine d’une année sur l’autre. La lecture du recueil The essential Dykes to Watch out for en fournit une preuve incontestable. Vingt ans plus tard, la couleur prend sa place. Discrète. Pour Fun Home, le dessin est noir rehaussé d’un gris-vert pâle. Ce ton diaphane imprègne le livre d’une ambiance chagrine. À l’inverse, dans C’est toi ma maman, le noir est nuancé de rouge rosé, intense selon les cases, dévoilant les angoisses de l’auteure et les réponses qu’elles proposent. Avec le roman graphique, Bechdel adapte son style à la pagination. Elle travaille sur photos (arrière-plan), reproduit des photos de famille, des lettres, ou encore des extraits de son journal intime de l’époque (1973).

Un perfectionnisme créatif la conduit à élaborer des planches complexes. La majorité de ses cases fourmillent de détails. Le phylactère inscrit le lecteur dans la séquence tandis que la voix off le resitue dans un contexte plus large. Ainsi, un zoom s’effectue entre l’image (de la lecture) vers le texte (de la compréhension). De façon plus spécifique, un renseignement annexe prend place dans la case sous la forme d’un carré avec sa flèche. Sinon, l’insertion de texte écrit (citation d’auteurs surlignée) permet de renforcer une idée (Camus et le suicide). Son utilisation devient systématique dans C’est toi ma maman et prend alors des allures de verbiage graphique. Dans ce tome 2, Bechdel confond parfois densité et bavardage, sensation renforcée par la pagination excessive (295 p.). La structure graphique de C’est toi ma maman repose sur le rapport de l’auteure à la psychanalyse. Un rêve dessiné introduit chaque chapitre. Il s’ensuit une explication alternant la séance chez la psy et le quotidien ; cette volonté didactique épaissit la lecture.

Alison Bechdel dessine des aventures de Lesbienne depuis le début des années 1980. Ses planches devaient coller à la ligne éditoriale de WomaNews, sans compromis. Comme à son habitude, la bande dessinée reflète son époque. Aujourd’hui, le thème de l’homosexualité est porteur. Peut-être même davantage celui de l’homosexualité féminine. Le bleu est une couleur chaude, l’album de Julie Maroh ayant permis la réalisation de La vie d’Adèle, palme d’or à Cannes en 2013, est une bande dessinée. Mis en images séquencées, le spectacle d’Océane Rosemarie, la lesbienne invisible, se détache du format classique par sa mise en page. Cela relève pourtant de la bande dessinée. Alison Bechdel écrit et dessine des romans graphiques.

 

 

[1]. http://www.tcj.com/the-alison-bechdel-interview/2/. The Comics Journal, 23/05/2012.