Famille, je vous Haime

Fun Home

Alison BECHDEL

Denoël Graphics

 

À vingt ans, Alison Bechdel envoie des lettres à ses amies de fac, missives sur lesquelles elle se raconte en cases. Au bout de quelques mois, la revue féministe WomaNews publie ses premières planches. Entre 1983 et 2008, une chronique régulière intitulée Dykes to Watch Out For (DTWOF) met en scène Mo, l’avatar graphique d’Alison Bechdel. Il y est question de rencontres, de bavardages, de discussions, de réflexions, d’Amour, de ruptures, de retrouvailles et de politique. Tranches de vie de la communauté lesbienne du New York des trente dernières années, l’auteure milite en utilisant une planche et dix cases de bande dessinée. DTWOF rencontre un succès d’estime lorsqu’un épisode donne naissance au test dit Test de Bechdel. En 2006, Bechdel franchit le pas de l’autobiographie avec Fun home. Underground pendant plus d’une vingtaine d’années, Alison est enfin reconnue et elle a beaucoup à dire.

Moi je

Sous-titré « une tragicomédie familiale », paru en 2006, Fun Home dépeint l’enfance et l’adolescence d’Alison Bechdel en Pennsylvanie. Surtout, Fun home raconte la relation père fille. Tel le couteau suisse, Bruce Bechdel est présenté comme un bricoleur insatiable, un architecte d’intérieur aux goûts sûrs, un intellectuel autodidacte faisant figure d’érudit local, dont le hobby principal consiste à restaurer la maison victorienne acquise avec sa femme. En second rôle, Helen Bechdel enseigne l’anglais et tue l’ennui dans la pratique amateur du théâtre. Pour concrétiser ses projets, Bruce est également professeur d’anglais dans le collège local tout en s’occupant des pompes funèbres du coin, une entreprise dans le giron familial depuis plusieurs générations. Funerarium home devient Fun Home. Bourgeoise, provinciale, la famille Bechdel se distingue de la moyenne pennsylvanienne par sa culture livresque. Du moins en apparence.

Postulat. Très vite, Fun Home ouvre le chapitre deux sur la mort du père. Bruce Bechdel, en instance de divorce, traverse une route nationale et heurte un camion. Le chapitre trois débute par le coming out écrit de l’auteure. À la page 62, Alison Bechdel se représente en train de taper une lettre sur une antique machine à écrire, l’unique phylactère indique un sentencieux « je suis une lesbienne ». En soulignant qu’il s’agit d’une confession théorique, puisque l’auteure précise qu’elle n’a jamais eu de rapports sexuels. En bas de la page, comme pour indiquer que la nouvelle lui tombe dessus, sa mère lui dévoile l’homosexualité paternelle. Les trois cases horizontales de la page 63 posent la question du rapport entre la déclaration épistolaire et l’accident mortel :

« Pourquoi leur avais-je dit ? Je n’avais couché avec personne, mon père couchait avec des hommes depuis des années et n’en avait rien dit. »

Arguant de la proximité chronologique entre les deux événements – quatre mois – Alison Bechdel conclut au suicide de son père. Cette assertion sert de fil conducteur pour découvrir l’homosexualité latente du père, contrebalancée par celle, ostensible, de la fille. L’autobiographie nécessite des allers et retours dans le passé familial. Bechdel procède par state. Chaque étape est associée à une œuvre littéraire faisant montre de sa culture : de Camus à Proust, la mythologie grecque (Dédale ou encore Icare) et le Ulysse de Joyce. Une volonté de légitimer l’utilisation des cases ?

Alison Bechdel écrit et dessine des romans graphiques. Aux États-Unis, Fun Home fait déjà l’objet d’étude en littérature contemporaine. Une adaptation théâtrale a vu le jour en octobre 2013 au Public Theater de New York. En France, il a été sélectionné au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2007. Avec Bechdel, l’utilisation du texte et de l’image est optimisé. À tel point que parfois, on croit deviner la volonté de se priver du dessin pour son prochain livre.

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