La Bohème Destroy

CRUMB

Jean-Paul Gabilliet

P. U. de Bordeaux, 2012

Serial dessinateur issu des sixties

 

Jean-Paul Gabilliet enseigne l’histoire et la civilisation américaines à Bordeaux. Après son panorama du Comic books[1], il zoome sur un auteur emblématique dont la production pose les bases de la bande dessinée alternative. Robert Crumb utilise ses lectures d’enfance, génération baby-boom, pour les subvertir dans la contre-culture californienne des années soixante. Sans militantisme, il dénonce le racisme latent aux États-Unis. Surtout, il concourt à l’expression de l’amour libre naissant par une pornographie assumée, dans laquelle il ne rechigne jamais à se mettre en scène.

 

L’Animal Town Comics club

crumb selfportrait Robert (1943) est le troisième enfant d’une fratrie de cinq. La famille Crumb incarne le modèle petit-bourgeois dans la Philadelphie d’après-guerre. Monsieur subvient aux besoins financiers du foyer que Madame gère. Catholique, le jeune Robert suit un parcours scolaire chez les Sœurs marqué par une myopie et une dyslexie défavorables aux bons résultats, auquel viendra s’ajouter à l’adolescence un manque de sex-appeal auprès des filles. À la maison, Charles l’aîné dirige ses quatre frères et sœurs au sein de l’Animal Town Comics club. Atelier familial dans lequel les petits Crumb reproduisent des personnages de cartoon (Bugs Bunny). De cette période, Robert conserve une quasi-obsession pour la pratique du dessin. Avec la découverte de Mad, un magazine humoristique, il se rend compte qu’il existe cependant une alternative à Walt Disney.

Il rejoint Cleveland à 19 ans pour travailler chez American Greetings, un fabricant de carte de vœux. S’il gagne de l’argent en dessinant, l’ambiance reste très austère. Une table lumineuse dans un box individuel, sous le regard de vérificateurs orwelliens, lui fait prendre conscience de son nouveau statut. Pourtant, grâce à des dessins personnels pincés dans les coins de sa table, il se fait remarquer par son originalité. En 1963, il intègre le département spécialisé dans les cartes second degré, plus prestigieux et mieux rémunéré. Il explore en même temps le potentiel visuel des hachures, des lignes droites, plus réaliste que les rondeurs des funny animals comics.

En juin 1964, un bref séjour à New York lui permet de montrer ses travaux à Harvey Kurtzman, ex-rédacteur en chef de Mad, occupant le même poste pour le magazine satirique Help ! Kurtzman l’envoie travailler auprès de son adjoint d’alors : Terry Gilliam. Toujours à Cleveland, il rencontre le scénariste Harvey Pekar, pour lequel il dessinera quelques épisodes d’American Splendor, ouvrage fondateur de la bande dessinée autobiographique. Il rencontre aussi sa première femme, Dana. À l’été 65, ils expérimentent l’amour libre et le LSD, substance interdite par la suite, que Dana se procure auprès de son psychiatre. S’ouvrent alors les portes de la perception, passage lui permettant de coucher sur le carnet à dessin des personnages pour les dix années à venir dont Mr. Natural, le sympathique gourou filou. Et puis un soir de janvier 67, il lâche son emploi, laisse sa femme et rejoint San Francicso.

 

ZAP Comix

Il s’installe dans le quartier de Haight-Ashbury. Là, sur les vestiges du mouvement intellectuel beatnik, viennent se fixer des milliers de jeunes américains désireux de partager partenaires et pétards. Sur place, derrière le Flower power, se trouvent aussi prostitution et overdose. Crumb adopte certaines coutumes locales sans toutefois revêtir le costume du hippie. Une consommation régulière de LSD le conduit à développer une inspiration qu’il qualifie de « cotonneuse ».

Dans un premier temps, il connaît une petite notoriété autour des publications alternatives réunies sous l’égide de l’Underground Press Syndicate. Fort de cette renommée, le poète Charles Plymell et un jeune éditeur, Don Donahue entraînent Crumb dans la création d’une revue à la couverture explicite For Adult Intellectuals Only”. Zap ComiX reprend le format des comics book, pour en modifier le contenu de façon radical. La contre-culture trouve ici une tribune accueillant par la suite les dessinateurs Gilbert Shelton ou S. Clay Wilson.

En 1968, l’album R. Crumb’s Head Comix compile plusieurs planches reprenant les aventures de Mr. Natural et du malicieux Fritz the cat, émanation anthropomorphique de Fred le chat familial. Auparavant publié dans Help ! (1964), Fritz déshabillait en deux pages une jolie chatte… avant de lui ôter les puces. Assez vite, Crumb et ses personnages débordent au-delà du lectorat visé. Il se distingue, illustre la pochette d’un album de Janis Joplin, et refuse de collaborer avec Mick Jagger réprouvant déjà sa posture de faux rebelle. En novembre 1968, il expose, seul, à la librairie Peace Eye de New York, une cinquantaine d’originaux tirée de ses carnets. En 1971, dans la galerie Berkeley à San Francisco, ses travaux se retrouvent sur les cimaises, achetés par un amateur ou un investisseur motivé par l’activité contestatrice de l’artiste.

Outre l’obscénité revendiquée, son propos dérange. Taxé de machiste par le Women’s Liberation Movement pour la facilité avec laquelle il livre sa libido sans gommer l’aspect artistique, sa prédilection pour les femmes musculeuses signe son style en même temps qu’elle le caricature. Crumb joue avec les interprétations possibles en se gardant bien de diffuser un message quelconque. Empêtré dans cette soudaine popularité, il pousse les limites et renverse les barrières morales dans Zap #4 (août 69) avec six planches intitulées « Joe Blow » dans lesquelles il dessine, gros plan à l’appui, les rapports incestueux au sein d’une famille américaine standard.

La compilation R. Crumb’s Fritz the cat (1969) débouche sur le premier long-métrage d’animation indépendant, dans lequel il ne s’investira jamais, sans en interdire la création. Crumb va toucher 15 000$ pour un film qui engrange 100 millions de recettes mondiales. Si le succès est au rendez-vous, c’est parce que la narration crumbienne est appréciée d’un large public, dans la mesure où son approche de la contre-culture est marginale. Son univers graphique illustre le fameux morceau « Mercedes Benz » de Joplin, critique aigüe du consumérisme, comme il dénonce les faux gourous profiteurs.

Au milieu des années 70, la contre-culture s’essouffle à mesure que le Viêt-Nam s’effondre. Mis en sourdine, l’underground façonne la nouvelle bande dessinée alternative.

 

Weirdo

Une fois passé la moitié du livre, une baisse de rythme respecte le parcours de l’artiste en proie aux doutes créatifs, et au fisc qui lui réclame 35 000 dollars, conséquences pénibles de son divorce. De cette période désabusée ressort la fameuse « brève histoire de l’Amérique » parue dans la revue spécialisée CoEvolution Quaterly. Crumb découpe 4 pages en 3 bandes horizontales soit 12 cases panoramiques et muettes sur lesquelles il décline l’évolution des États-Unis, à travers un petit bout de prairie transformée en carrefour routier.

Avec la revue Weirdo (1981-1993), qu’il coordonne, son style hachuré s’affirme, plus fin, utilisant le rapidographe ou rotring. Weirdo marque une transition. À New York, Art Spiegelman et son épouse Françoise Mouly ont lancé le magazine RAW dans lequel Maus sera publié, avec le succès qu’on lui connaît, et l’adhésion par un nouveau public d’une bande dessinée estampillée ‘roman graphique’. Pour le dernier numéro de Weirdo, rebaptisé Verre d’eau, Crumb se lâche en exécutant deux de ses bandes les plus sulfureuses : ‘When the Niggers Take Over America’ et ‘When the Goddamn Jews Take Over America’, soit un nirvana de clichés racistes. Le vieux grincheux, tel qu’il se présente dorénavant, est pris à son propre piège lorsqu’une revue néo nazie américaine les utilise sans le citer.

En 1991, sur décision de sa compagne Aline Kominsky, Crumb et leur fille Sophie s’installent en France, dans le Gard. L’année suivante, le réalisateur Terry Zwigoff, un proche, porte Crumb à l’écran. Une longue séquence replace l’artiste dans un contexte familial en complet décalage avec la célébrité. Primé au festival de Sundance, ce documentaire bouleverse les Crumb. Bien qu’habitué à se raconter en images, cette fois, ils n’ont eu aucune prise sur la mise en scène. Dans un registre parallèle, lors de sa présence à la fameuse exposition au Moma « Hihg & Low : Modern Art and Popular Culture » (1990), il représente la bande dessinée, laquelle est coincée entre ‘Caricatures’, ‘Graffitis’ et ‘Publicité’. Néanmoins, Crumb contribue à la reconnaissance du médium dans les musées et au-delà. Ainsi, entre 2004 et 2009, tel un pied de nez à son enfance, il illustre la Bible. Une rémunération conséquente l’aide à produire 201 pages pendant cinq ans, La Genèse sera son travail le plus long.

 

Avec cette première biographie consistante de Robert Crumb, se dessine en filigrane le portrait de la contre-culture californienne. Jean-Paul Gabilliet s’efface derrière son sujet et nous propose de suivre le trajet d’un autodidacte, pionnier de la bande dessinée alternative.

[1]. Des Comics et des hommes : histoire culturelle du comic books aux États-Unis, Jean-Paul Gabilliet, Nantes, Éditions du Temps, 2005, 478 p.

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