Dans l’Ouest sauvage tu verras…

1. Calamity Jane (2020) 2. Wild Bill (2021) 3. Scalps en série (2022) 4. La boue et le sang (2023) dans Wild West de Thierry Gloris et Jacques Lamontagne, Dupuis.

Wild West de Thierry Gloris et Jacques Lamontagne est une série qui nous transporte dans l’Ouest américain, le sauvage, celui du XIXe siècle. Pour cela, les auteurs s’appuient sur des personnages clés. Le tome 1 présente une biographie romancée de Martha Jane Cannary, Calamity Jane, sur le principe moteur de la vengeance, pour la jeune femme seule au milieu de vils mâles en train de fabriquer l’histoire, à coups de chemin de fer. L’héroïne échouée dans un saloon – putain par nécessité et vengeresse par désespoir – est rejointe dans le tome 2 par James Butler Hickok, le Wild Bill Hickok, alias Wild Bill, mâle alpha tourmenté de son état. Justicier solitaire, entre deux parties de cartes, il erre dans l’immensité à la recherche d’outlaws meurtriers. La vengeance encore. Un tome 2 dans lequel Jane réalise son rêve et s’engage dans l’US Army – les tuniques bleues – avant d’être capturée par les Indiens. La foule des invisibles peuple le tome 3 Scalps en série pour une enquête en cours sur un scalpeur maniaque. Dans ce troisième épisode, Jane revient à la civilisation enceinte du Sioux Lakota Beau-Cerf, mais perd son enfant. En revanche, elle retrouve Wild Bill et le whisky. Malgré ces fléaux, Jane découvre la condition des travailleurs noirs sur le chantier ferroviaire : les droits civiques avant l’heure. Enfin, le tome 4 La boue et le sang, à paraître en 2023, ne laisse rien paraître de bon, hormis des velléités de contrepèteries et la certitude de découvrir le sériel scalpeur. Bref, en 54 pages par tome (46 pour le 3), le binôme franco-canadien parcourt les fraiches contrées de cette farouche Amérique du Nord tout en flirtant avec la caricature féministe et wokiste.

Bas de la page 23 (t. 2), case 4 (et ce chariot) sur laquelle vient se planter une flèche de mauvais augure.

Et l’Indien ?

Sur le terrain, l’Indien devient le premier partenaire de scénario l’espace du tome 2, avant d’être évacué dans le tome 3 avec ce prémonitoire : « Rentrons, notre temps en ces lieux est fini ». Renouant avec la réalité historique, les auteurs travestissent Jane en soldat, au début du tome 2, avant sa capture par des « Indiens ». Cela permet de nous instruire durant quelques pages sur le quotidien des Sioux au XIXe siècle.

Se réveillant les mains attachées dans un teepee, et dans un réflexe pavlovien, Jane s’exclame :

« Les sauvages ! »

Corbeau solitaire, l’homme médecine n’est pas dupe. Lorsque le sergent recruteur et les soldats du fameux Fort Laramie se laissent berner par Jane, l’Indien songe. Les Blancs envoient-ils leur femme au combat pour s’en débarrasser ? Jane est-elle une femme ? Soumise à la question du genre (déjà !), Jane est sauve. Le même Corbeau solitaire lui diagnostique un souci psychologique affirmé. Ce qui n’empêchera pas la jeune femme de passer du statut de captive à celui de femme de fils du chef durant son séjour.

D’abord, elle se découvre une amie blanche prénommée Fleur amère, adoptée par Corbeau solitaire, la caution scénaristique. Fleur amère est une ancienne captive aux yeux clairs, sauvée d’un avenir funeste après s’être perdue au milieu des Grandes Plaines. Pour immerger davantage le lecteur, la demi partie supérieure de la page 29 offre une vision du campement lakota. Proche du cliché et de Yakari, mais sans la poésie, Wild West lorgne le genre gore, comme le tome 3 le revendique, avec un scalpeur en série.

Dans un souci de documentation évident, la page 31 (du t. 2) résume les dizaines d’années, à partir du XVIIe siècle, durant lesquelles les Sioux ont imposé leur autorité sur les Grandes Plaines en combinant le fusil et le cheval. La case 1 (p. 31) offre un plan de la précieuse chasse au bison avec quatre cavaliers guettant un troupeau trop peu fourni. Les trois cases suivantes, à l’italienne, présentent des scènes de chasse et la préparation des peaux par les femmes : chasse masculine et cueillette féminine seront les deux mamelles de l’empire sioux dont parle Pekka Hämäläinen dans L’Amérique des Sioux.

Jane constate que le pemmican devient une espèce de saucisse « qui permet de passer l’hiver » et surtout, que « les Indiens ne sont guère plus sauvages que les Blancs » (p. 32, c.3). Ils demeurent quand même sauvages, et de fait, les Blancs itou. Une explication du titre de la série ? Pourtant, Jane est sûre de son destin, et de la suite à lui donner :

« Mon destin n’est pas d’être une squaw… »

Alors, la jeune femme s’investit peu à peu dans la vie locale, dure mais dans le respect, à l’opposé du saloon. Malgré des frictions avec ses voisines, Jane s’approprie Beau Cerf, le fils du chef Blanc Roc. En quelques pages, elle occupe une place importante : elle est devenue la belle fille du chef. Elle déjoue les plans du perfide blanc trafiquant d’armes, séquence qui causera la perte de son compagnon. Que les fidèles lecteurs passent au paragraphe suivant s’ils ne veulent pas apprendre que le tueur de Beau Cerf n’est autre que Wild Bill. Pirouette scénaristique…

Malgré la volonté évidente des auteurs de présenter les « Indiens » sous leurs bons jours, et notre évidente mauvaise volonté à critiquer, au tamis de l’anthropologie historique, trop de clichés (page 31, 38 ou 40) synonymes de raccourcis scénaristiques, nous laissent perplexe quant à la place des Lakotas dans cette série. Pour reprendre la véritable biographie « romancée » de Calamité Jane, ses contacts avec les Peaux-Rouges sont fertiles en histoire. Outre son rôle de scout, d’éclaireur, elle a participé à des missions périlleuses, au cours desquelles elle a peut-être tiré sur l’ennemi.

La composition graphique de Jacques Lamontagne affiche un réalisme photographique dont les portraits de couverture se font le résumé. On retrouve les influences de la Franco-belge, de Giraud à Hermann, et l’on se met à penser au lieutenant Blueberry, avec lequel le couple Jane/Wild Bill aurait bu des coups avec plaisir. L’utilisation d’une gamme de couleurs sombre produit une lumière (notamment les scènes nocturnes) proche de ce que pouvait être l’ambiance du Montana, froide et « sauvage ». Cependant, quelques maladresses de perspective entre décor et personnages (paysages démesurés, p. 23) nous embarrassent.

Wild West revisite le Far West « à la mode » d’aujourd’hui : le féminisme manifeste de Jane accompagne l’homme blanc détaché (un Wild Bill déclassé ?) et s’ouvre à la question noire (tome 3), selon un scénario fondé sur la vengeance et l’enquête policière, légitimant ainsi la reproduction de corps ensanglantés.

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