L’IAbdf – 5 – Renouveau et spiritualité

Pour clore, de façon provisoire, ce cycle consacré à la représentation de L’Indien d’Amérique dans la bande dessinée francophone, voici une sélection de trois ouvrages récents. Ils marquent les changements qui accompagnent la nouvelle perception de l’un des protagonistes les plus anciens du neuvième art.

Romantico-tragique

Étuŋwaŋ,Celui-qui-regarde,Thierry Murat, Futuropolis

Murat 1 Étuŋwaŋ joue la carte authentique. Un carnet de route en guise de voix off, Thierry Murat nous transporte à l’époque charnière durant laquelle les Indiens des plaines disparaissent – ethnocidés – de la réalité, avant de réapparaître sur le nouveau support qu’est la photographie. Son dessin oscille entre naturalisme et réalisme, tandis que son scénario s’imprègne d’histoire indienne, de littérature dix-neuviémiste et d’ethnolinguistique.

Le voyage

1867, Charles Baudelaire vit ces derniers mois, Joseph Wallace accepte un poste de photographe au sein d’une mission scientifique. Un périple qui doit le mener au pied des montagnes Rocheuses. La trentaine passée, Wallace accepte cette mission tel un défi. Conscient de son rôle de témoin, le photographe sympathise avec l’ethnologue du groupe, Herman Greenstone. Un engagement armé avec un groupe de Peaux-Rouges à cheval constitue la première rencontre. La dernière pour l’entomologiste du groupe atteint d’une flèche en pleine tête. Murat signifie la mort présente, également l’occasion de montrer les indigènes, et les préjugés dont ils sont victimes à l’époque. Ainsi, le port altier du chef, montant à cru, tranche avec la vision pitoyable véhiculée à l’est du pays par des populations souvent réduites à la mendicité en périphérie des forts et des villes. À l’image de guerre succède celle de paix lorsqu’un jeune indien – dessiné à l’européenne – conduit Wallace et Greenstone vers un « magnifique » campement de la communauté Sioux Oglalas. Le photographe entame son immersion, la frontière entre sauvagerie et civilisation s’amenuise.

L’Indien blanc

Durant le retour à l’Est, la traversée des Grandes Plaines jonchées de cadavres de bisons signifie une rupture. Installé à Pittsburg, Wallace évoque le désir de présenter « ses » Indiens dans une encyclopédie illustrée lors d’échanges épistolaires avec son ami anthropologue. L’idée d’un second voyage mûrit. Depuis Chicago, Greenstone conseille en retour quelques lectures à son jeune ami : E.A. Poe, W. Blake. Surtout, il lui fait parvenir la récente traduction des Flowers of Evil. Thierry Murat installe une ambiance au goût de paradis perdu. Seul, Greenstone devant faire face à de nouvelles responsabilités scientifiques, Wallace entame un second voyage. Au train succède le cheval tout terrain. Un cadavre torturé et une espèce de rendez-vous imprévu avec un blanc, en ménage avec une Indienne, marquent un jalon sur le chemin de la « Sauvagerie ». La civilisation cède sa place devant la Nature. Peu après, des retrouvailles avec un campement indien parachèvent ses efforts. Des échanges sommaires, essentiels, peu de dialogues, sont souvent proposés en version originale. Wallace devient Étuŋwaŋ, Celui-qui-regarde.

La femme papillon

Fasciné par son environnement, l’artiste réalise de nombreux portraits. Le résultat, des visages au milieu de cases sans décor autre que le fonds colorisé, confère une unité chromatique autour du jaune, du marron orangé, semblable à une fin de journée californienne, lumineuse mais sans éclats.

« Pourquoi ne pas envisager la photographie comme la peinture ? »

Réflexion anachronique de Wallace sur son métier, sur la condition d’artiste, qui s’applique aujourd’hui à la bande dessinée. Ce témoignage graphique annonce le passage du photographe de « l’autre côté » des portes de la perception, selon William Blake. Il s’imbrique dans les rouages du quotidien, succombe aux charmes de Kimimila, Papillon. Traitée en longueur, la scène d’adultère selon les codes occidentaux marque l’acmé de ce voyage. Une à deux cases par page séquencent la relation amoureuse, toujours avec une économie de décor. Puis, dans une mise en scène truffaldienne, quelques traits signifiants la pluie, elle le regarde partir. Nuançons cet emprunt au monde occidental, car si l’artiste a des scrupules, la sexualité indienne est certainement moins guindée que l’auteur ne l’imagine[1]. Retourné à Pittsburg, seule l’idée de réaliser cette encyclopédie illustrée motive le photographe. Devant l’inertie politique et la « marche (impitoyable) de l’Histoire », Wallace se confie à Hermann à propos de Papillon. Il tente de l’entrainer dans un ultime voyage. En réponse, l’ami d’avant lui conseille de penser à sa famille : lui, ne pensant plus qu’à sa carrière. Un matin de 1904, Celui-qui-regarde découvre dans la presse le travail du jeune photographe Curtis dans un article de presse.

Un romantisme candide baigne l’album dans son ensemble : le rendu photographique, flou, les références à Baudelaire. Une vision qui est souvent l’apanage de la représentation de l’Indien en bande dessinée, comme nous l’avons démontré auparavant[2]. Figure récente du genre western, le photographe, « l’artiste », auquel l’auteur s’identifie, caractérise un nouveau type de personnage, représentatif de notre monde globalisé. Observateur, disposant de peu de pouvoir, si ce n’est celui de témoigner, de dénoncer. La destruction du monde indien renvoie à notre société de consommation, et la déplorable gestion des ressources naturelles. Cet investissement, ce mimétisme avec son « héros » nous rapproche de l’autobiographie anachronique. Original dans son traitement, cette sincérité rend son travail plus qu’intéressant, sans effets de style mais avec un regard désabusé sublimé par ce regard.

Fantastico-graphique

L’odeur des garçons affamés, Frederik Peeters et Loo Hui Phang, Casterman

lodeur-phang-peeters-indiens

« Les Grandes Plaines peuvent causer un genre de vertige horizontal. »

Sensation qui saisit le lecteur au fur et à mesure qu’il tourne les pages de cet album. Nous sommes au XIXe siècle en Amérique du Nord, un photographe accompagne un géologue dans une mission de reconnaissance, un troisième larron fait office de domestique. Le trio déambule au milieu de paysages sans limite d’horizon, vide, angoissant, et peuplés d’Indiens.

Oscar Forrest est un esthète en fuite à l’Ouest, à la suite d’une histoire d’escroquerie à l’image. Stingley incarne un protohistorique Donald Trump, géologue aux visées entrepreneuriales très affirmées : il est fruste, célibataire, machiste et sévère. Un troisième protagoniste se promène dans les grands espaces sans que l’on sache réellement qui il est, du moins au départ, puisque le scénario le révèle chemin faisant. Si les Comanches sont présents, ils apparaissent en arrière-plan, oscillant entre la figure du chaman ésotérique, propice au thème fantasmagorique de l’ouvrage, et un peuple bafoué. Les garçons sont affamés, les mythes de l’Ouest sont délaissés, mais à la fin, ce sont toujours les Indiens qui perdent.

Décalé, décapant et donnant à réfléchir

La saison des flèches, Omaha Wanhin Kpe,Samuel Stanto et Guillaume Trouillard, Éditions de la Cerise

SDF

Entre fable moderne et critique sociale, La saison des flèches propose un récit loufoque en glissant une famille indienne dans une boîte de conserve. En page 4, un encart publicitaire présente l’improbable invention d’un dénommé Mac Mulligan : le procédé de pasteurisation de l’Indien des Plaines, Sioux, Comanche, etc. Une fois accepté ce postulat, le scénariste Samuel Stento transforme l’appartement de la ville moyenne en province Nord américaine et l’évier de la cuisine en mine d’or. En mode second degré, les auteurs fusionnent vie ancestrale et société occidentale. De la confrontation quotidienne entre ces deux univers surgit un décalage maîtrisé de bout en bout. La qualité graphique de Guillaume Trouillard donne un crédit total aux péripéties engendrées.

Le récit s’effectue à la première personne, sous la forme d’un journal du « chef de famille ». À l’aide de croquis, le journal retrace la chasse au bison dans le couloir ou le feu de camp au milieu du salon, avec des Indiens rebaptisés Gérald, Marie-Paule et Sylvain pour l’ado. Les présentations accomplies, l’épisode du planté de flèche sur le parquet de la chambre à coucher annonce le futur arbre de vie. Symbole de partage, nos hôtes décident d’aller plus loin et compulsent l’indispensable manuel, L’Indien en conserve. Au plus fort de cette amitié, un avis d’expulsion marque le début de la résistance face à l’ennemi commun, la tunique bleue, devenue pour l’occasion le banquier en costume bleu devred. Assaillis dans le salon, retranchés derrière le sofa, aidés in fine par les Inuits, les couples s’échappent, empruntent le couloir canyon pour se réfugier dans la chambre, la terre promise. Un répit de courte durée. Rejoints par une foule ayant adopté des Apaches et autres Shoshones, la communauté se regroupe autour de l’arbre de vie. Tel un ultime refuge, ce dernier a poussé les murs de l’habitation. Subissant les attaques des gens de la banque, Gérald et les autres sont poussés vers les cimes. Un large plan final nous ramène à la réalité, celle de la ville moyenne et de ses rocades.

Un véritable régal, la partie graphique aborde plusieurs styles avec la même aisance, dont l’aquarelle pour les planches en pleine page, telle cette descente en canoë du cours d’eau tumultueux dans la salle de bains, plus authentique que n’importe quel effet spécial. Derrière le subtile usage de la pasteurisation, en équilibre constant entre absurde et réel, La saison des flèches redessine l’histoire dramatique des populations indiennes, comme le reflet des migrations actuelles.

 

De La Famille Fenouillard à La Saison des Flèches, en oubliant l’excellent West Terne de Michel Galvin aux éditions Sarbacane, sans compter la production nord américaine, la représentation de l’Indien d’Amérique du Nord prend un nouveau sens. Au delà de l’histoire devenue officielle après la seconde guerre mondiale (Marijac), puis quasi didactique durant les années 70 (Derib), elle sert dorénavant de support à des récits qui dépassent les frontières du genre.

 

 

 

[1]P. Jacquin, Les Indiens blancs, Français et Indiens en Amérique du Nord (XVIe- XVIIIe siècle), p. 164.

[2]W. Foix, L’Indien dans la bande dessinée francophone, in « Un continent en partage, Cinq siècles de rencontres entre Amérindiens et Français », sous la direction de Gilles Havard et de Mickaël Augeron, Paris,  Indes Savantes, 2013, p. 509-513.