Shérif, fais-moi peur

Blacktown, les formidables aventures de Lapinot

Scénario et dessin de Lewis Trondheim.

Aux couleurs, Brigitte Findakly.

Dargaud, 1995

 

Après le Texas Cow-boys, T. 1, nous reprenons notre cycle De fil en aiguille.

Toujours plus à l’Ouest, la 4ème de couverture de Blacktown informe le lecteur : cet album sera placé sous le signe du western, de l’humour et de la philosophie. Nous ferons donc preuve d’attention pour apprécier ce récit remarquable par ses qualités d’écriture et son caractère intemporel, à travers quelques observations frisant l’impertinence.

« Mais comment veux-tu que l’âme soit immortelle ?»

Séquence 1 : L’entrée en scène.

Lapinot, le héros des aventures, galope. Durant toute la première page, des cases dynamiques sans texte reprennent la narration classique du wild west, c’est-à-dire un cavalier solitaire arrive en ville et s’installe au saloon, le seul lieu du lien social avec le temple.

Séquence 2 : Le Verbe.

L’anthropomorphisme est utilisé de façon régulière dans la bande dessinée. En revanche, l’intégration d’un dialogue philosophique entre joueurs de poker est inattendue. Mené avec brio, le dénouement de la séquence est admirable, car l’Esprit triomphe, et le tricheur quitte la table puis le saloon sans coup tirer, devenant ainsi l’un des rares personnages antipathiques du récit. Astuce d’écriture feuilletonesque, la dernière case ferme la page sur une information originale, Hasard, de l’arabe Azhir, signifie deviner, pour deviner la suite, tourner la page.

Séquence 3 : Le danger.

Les bandits cavalent sur une pleine page de dialogues aussi succulents que décalés :

« On le pend avec son foie ! »

Séquence 4 : La Loi.

Apparition du marshal, personnage incontournable de l’univers du western. L’accent est mis sur l’identification forte de cet individu à la fonction qu’il représente. En effet, le marshal agit au nom du président des États-Unis d’Amérique. Ironique raccourci destiné à souligner le caractère à la fois ridicule et dangereux de cette posture consubstantielle. De ce présupposé naît un humour répétitif.

Séquence 5 : La bête et la belle.

Débarquement au saloon du personnage incarnant le général Lee, dont le nom est une référence au général confédéré lors de la guerre de Sécession (1861-1865), à moins qu’il ne s’agisse de la fameuse Dodge Charger (1969) conduite par Bo et son cousin Luke Duke dans la série The Dukes of Hazzard. Une entrée concomitante à celle du personnage féminin central, l’institutrice Miss Pacard, sans lien apparent avec les automobiles Packard. Outre la féminité, Miss Pacard incarne le Savoir, la Tolérance, la Justice, la Raison.

Séquence 6 : Le Secret.

L’annonce par le général Lee de la découverte d’or dans les collines de la ville suscite une excitation jusqu’alors inconnue à Blacktown et signale le départ de l’intrigue à proprement parler. Le versatile marshal peut prendre des mesures énergiques lorsque la situation le demande, tel que la présence d’or dans les collines de la ville. Ainsi, à la dernière case de la page 12, il troue la tête du cheval devant servir au départ d’un Lapinot désormais au courant de la présence aurifère à l’entour de Blacktown. Un simple rond dans le crâne signifie la perte de la vie pour l’animal. De même qu’elle annonce les difficultés à venir pour le héros aux oreilles démesurées.

19 h 30 : le rôle actif de Miss Pacard débute par la tenue dans la salle de classe d’une conférence sur la non-violence, au sens le plus large, c’est-à-dire en dehors des sphères les plus touchées : les enfants, les femmes, les esclaves, les autochtones. Attention, on peut être enfant de sexe féminin, être employé dans une maison sans aucune contrepartie et indigène. En revanche, Miss Pacard ne rigole pas :

« Tout le monde à l’intérieur ! »

Séquence 7 : La non-violence.

Pour notre plus grand malheur, la conférence de Miss Pacard tourne au chahut. Les travaux pratiques débouchent sur une volonté commune à l’assemblée de pendre Lapinot. On peut se rapporter à la scène cinématographique proposée par les Monty Python dans le Sacré graal, puis remplacer Lapinot par la sorcière.

 « Burn the witch !»

Séquence 8 : La psychologie.

Sur onze cases, le savant auteur délivre une scène dialoguée faisant la part belle à l’ellipse. Pendre Lapinot, voir l’or au saloon ou bien reprendre la conférence de Miss Pacard, telles sont les possibilités avancées lors de cette phase incertaine. À la maitrise de narration séquentielle se superpose une incontestable leçon de fragilité démocratique, accrue d’un calcul sournois de la part du marshal.

Séquence 9 : La justice.

Le personnage féminin reprend la main et propose que justice soit faîte lors de la tenue d’un véritable procès. Pour l’instant, l’or décide. Sur dix cases, la page 19 synthétise avec l’outil philosophique un retournement de situation non dénué d’humour.

Séquence 10 : La révélation.

Lapinot prévient le marshal du grabuge à venir et de l’arrivée des bandits de la bande à Rex Logan.

Séquence 11 : L’énigme.

En guise de climax, le malheureux général Lee est retrouvé mort dans sa geôle.

Séquence 12 : Être poète.

Quatre pistoleros apportent une contribution maladroite dans leur tentative de définition de la poésie. Pour le lecteur, une autre page de l’histoire de la bande dessinée à retenir.

« La vraie poésie, c’est le silence »

Séquence 13. La prison.

Quand toute la ville cherche son or, Lapinot échange avec Miss Pacard au parloir de la prison. Les sujets tournent autour de la condition intellectuelle dans le grand ouest américain, et par réciprocité sur la difficulté d’être un pied tendre. Lapinot conclut, telle la métaphore de l’université (de Philosophie) :

« Boston est une ville de grande culture… mais on n’y apprend pas tout. »

Séquence 14 : Les « champis ».

Un quiproquo humoristique avec Fuzzi la brute, sa cueillette de « champi » en gibecière, prise à tort pour l’or convoité par un marshal sur les nerfs, fait retomber la pression aurifère.

Séquence 15 : Chercheur d’or.

La seule séquence sexiste ? Non, bien au contraire, car en plus des nombreuses qualités énoncées ci-dessus, Miss Pacard n’est pas cupide. Alors que toute la gente masculine de Blacktown cherche l’or, elle réconforte le prisonnier (cf. ci-dessus).

Séquence 16 : L’invasion barbare.

Une séquence difficile illustrant le choc des cultures, avec la rencontre au saloon entre la bande à Logan et quelques habitants insensibles à l’or : le fer du colt contre le son de la voix. À cet instant précis, dans un souci scénaristique compréhensible, de l’autre côté de la ville, les apprentis chercheurs découvrent des pierres peintes dorées, synonyme de supercherie.

Séquence 17 : L’évasion.

Accompagné d’une reprise de rythme, Lapinot se carapate et retrouve Richard dans la grange. Lapinot démasque le coupable, c’est-à-dire le meurtrier du général Lee et l’organisateur du chaos qui structure cette aventure lapinesque.

Lors du cathartique final, Miss Pacard acculée au meurtre défouraille la bande de malfrat avec un colt à 6 coups et renie ses principes. De son côté, Lapinot s’enfuit après avoir rassuré le lecteur de la bonne tenue future de Blacktown par ses habitants les plus civilisés.

11RP-Lapinot

Pour aller plus loin dans le registre du rire et de la philosophie, Philippe Arnaud propose Le rire des Philosophes chez Arléa : un concept, un auteur, de l’humour pour une plaisante initiation à l’amour de la sagesse.

Suite prochaine du cycle De fil en aiguille avec Les Miettes de F. Peeters et I. Al Rabin.

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