Direction Vaduz

Les miettes, de Ibn Al Rabin et Frederik Peeters, 2ème édition, Atrabile, 2014 (1er édition Drozophile, 2001).

Si ce sont les trains qui d’ordinaire déraillent, dans Les miettes, ce sont les auteurs. D’abord le scénariste, Ibn Al Rabin, aka Mathieu Baillif, genevois, indépendant et auteur, entre autres, de l’étonnant L’autre fin du monde (2007) propose un récit foutraque à souhait, une histoire de détournement de train. Pour l’accompagner, le Frederik Peeters d’avant (juste avant) les Pilules bleues, fera l’objet d’une présentation en images avec les cases ci-dessous.

Œuvre de jeunesse, à ranger dans cette vaste besace appelée roman graphique, par son ton particulier Les Miettes navigue entre le surréalisme et l’absurde. Al Rabin confesse en préface l’influence inconsciente du Philémon de Fred, mis en images avec adresse.

Le propos

Une bande hétéroclite, qui tient plus du rassemblement de foire que de la team d’élite (quoique), doit s’emparer d’un train à vapeur et rejoindre Vaduz, la capitale du Liechtenstein. Le Liechtenstein est une authentique entité politique qui est à la Suisse, en plus grand, ce que Monaco est à la France. Sans divulguer la fin, Vaduz n’est qu’une première étape.

Composé de vrais jumeaux mais faux siamois de genre unique, lesquels partagent le bassin et les jambes pour des raisons médicales voire économiques, d’un baron vantard autoproclamé leader, d’un comte débraillé, d’une femme de tête, rejoints en cours de récit par d’indociles domestiques, d’un alchimiste douteux et d’un charmeur savant, en fait un charmant sauveur, tous ensemble, tel un gang, veulent détourner le train : direction Vaduz.

En guise de départ et en tête du convoi, les jumeaux installés dans la locomotive impriment le rythme. À l’approche des pages 20, la machiniste est étêté par erreur, dans une scène tarantinesque, rappelant Pulp Fiction. Dans le wagon du milieu, l’alchimiste entre en scène. Le plus souvent, il s’agit du personnage occupé à transformer une vulgaire matière en noble matériau, du plomb en or. L’or en question devant servir les plans du baron. Or, la pierre philosophale prend ici une forme liquide, celle du pastis. Après le train sans conducteur, les personnages vont-ils chercher dans l’alcool une autre voie ? Depuis le commencement, Ibn Al Rabin utilise un langage recherché donnant du crédit à ses héros mâtiné d’une verve imitée d’Audiard, revue façon Genève, comme il le précise encore en préface. Audiard s’entend plus qu’il ne se lit.

À l’intrigue statique « qui permet de planter le décor » succède l’action, des bandits d’origine san marinaises attaquent le train par l’arrière. En termes géopolitiques, San Marin est plus grand que Monaco et plus petit que le Liechtenstein. L’occasion surtout de présenter le style de Frederik Peeters, la case 2 à la page 23 résume l’Action tout en exprimant le potentiel du neuvième art.

Décomposons l’image.
De haut en bas, de la gauche vers la droite, les traits de vitesse annoncent la chute du corps.
L’onomatopée Paw signale la détonation, tandis que le coup de feu est matérialisé par la flamme.
Outre l’effet de souffle du au tir, l’impact de la balle en sortie de corps est marqué par les giclées sanguines à l’opposé du point d’impact.
Pour clore cette séquence, le recul du pistolet fait remonter les deux bras du tireur alors que la fumée à peine sortie de canon pointe vers le bas.
Uf s’exprime le malheureux.

À l’Avant, la locomotive ralentit, les jumeaux n’ont pas résolu l’absence de conducteur. À l’Arrière, les bandits à cheval récupèrent leur handicap de départ. Au milieu de ces turbulences, sorte de climax graphique (p. 29), le baron crie vengeance. Cette pose sera reprise en couverture du livre (2014). Nous présentons la case 4 de la page 31, autre démonstration du talent latent du Peeters d’alors.

Peeters s’affirme ! Force dans le geste et parfaite maîtrise des postures, que ce soit le baron énervé ou le bandit et son cheval, surpris par le flingue. Les miettes, c’est déjà Frederik Peeters.

Second volet

Après les prouesses des principaux personnages, les seconds rôles s’invitent. Al Rabin déroule son plan. L’alchimiste d’abord, dont on doute des qualités depuis le départ, et qui se révèle au final plus que capable lorsqu’il distille un pastis à partir de plomb. Outre qu’il peut se consommer en apéritif, au contraire de l’or, il est possible de transformer le pastis en or, ou en argent.

Sauf qu’il ne faut pas le boire…

À l’intérieur du wagon en folie, dans une ambiance très farwest revisitée, très Outlaw, voir Outrules, le charmeur de voie fait son apparition. Passée la moitié de l’ouvrage, devant l’échec de plus en plus évident de jumeaux siamois incompétents, le détournement annoncé se mue en changement de voie. Rebaptisé « flûtiste multipileux » le charmeur, cet aède des temps modernes, devient l’échappatoire.

Les talents de Peeters et la magie de la bande dessinée opèrent, au mitan des pages 44-45, le train quitte les rails et s’envole.

Peeters s’égare ! Non ! il s’agit d’Hugues Micol dans le formidable et funeste SCALP au registre plus dramatique.

L’apogée, la note bleue située sur le côté indique l’exceptionnel défi à la pesanteur obtenu par le musicien doué (et le sens de lecture).

Le convoi gagne l’espace avant de redescendre en gare des Tuvalu, un Liechtenstein pacifique (l’Océan Pacifique) doté d’un réseau ferré circulaire. À l’enfermement des montagnes succède l’impossibilité d’une île.

Est-ce la fin du rêve de puissance affichée par le baron ? L’échec annoncé d’un nouvel pan helvétisme ? Pire, la volonté de concurrencer Nicolas Bouvier par l’usage des armes ?

Dans la préface, à la réédition de 2014, qui énumère les affres de la création, de la distribution, de la reconnaissance et de la réédition, Al Rabin rappelle le caractère singulier de ce livre. Une espèce de déconnade aboutie, aussi riche par son récit que dans la partie graphique, laquelle redouble le plaisir de lecture.