Goyatlay, « Geronimo », Celui-qui-baille

Geronimo

Matz et Jef

Rue de Sèvres

 

Après la sortie d’un Geronimo, mémoires d’un résistant apache[1], la récente parution d’un nouveau Geronimo interroge. Depuis l’inoubliable Bernard Menez brandissant le patronyme apache tel un étendard dans le film « Chaud Lapin »[2] jusqu’à son utilisation en tant que nom de code lors de l’assaut du fort Ben Laden, de quoi Geronimo est-il le nom ? À la fois synonyme de bravoure, les soldats américains l’invoquent lors du débarquement en Normandie de juin 1944, synonyme de résistance voire de rébellion à l’autorité établie, de bandit, les «Apaches de Belleville», serait-il devenu un produit[3], une marque qui incite les éditeurs à présenter des biographies « bankables » ?

Le dernier apache

Dans ce Geronimo-là, Matz le scénariste suit un plan chronologique établit par la biographie d’Olivier Delavault[4]. Le massacre de la famille de Goyatlay (celui-qui-baille), perpétré par des soldats mexicains, sert d’avant-propos et de justification. Les bandes apaches, selon la terminologie appropriée de J.-L. Rieupeyroult[5], se replient dans les montagnes (sierras) pour y préparer leur riposte. Laps de temps pendant lequel Matz met en scène les arpenteurs américains, source de problèmes à venir.

Afin de laisser un peu d’espace au dessinateur, le récit étale sur 20 pages la bataille rangée qui fonde le mythe. Une escouade mexicaine est piégée avant d’être décimée. Goyatlay se bat comme un démon, ce qui conduit les rescapés à crier le nom du saint d’alors : Geronimo. Le traité de Guadalupe (1848) a déplacé les populations apaches du territoire mexicain vers le sol américain sans qu’elles ne bougent d’un yard. Cette seconde partie du xixe siècle correspond à la poussée vers l’Ouest américain. Pour l’autochtone, cela signifie un nouvel ennemi : les « Tuniques bleues ». Aux avant-postes, la cavalerie américaine prépare le passage vers la Californie.

Durant 25 ans, Mexicains, Apaches et Américains s’affrontent : le fameux Cochise voit une partie de sa famille pendue, Mangas Colorado, proche de Geronimo, est décapité. En guise de représailles, les Apaches, fidèles à leurs pratiques, effectuent des raids meurtriers et autres pillages à l’encontre des fermiers et des orpailleurs. Washington décide leur installation sur des réserves, espaces délimités au sein desquels « les guerriers » cultivent et élèvent, en échange de la paix et de l’abandon de leur « Terres ». L’État américain pourvoit au complément (farine, sucre, viande). Assez vite, des exactions entrainent la protestation des femmes ; les hommes s’échappent pour chasser. Les soldats emprisonnent les leaders, qui s’évadent dans la foulée. Au plus fort de cet engrenage, entre 1885 et 1886, un groupe d’une quarantaine d’Apaches (dont 25 femmes et enfants) suit Geronimo et ridiculise cinq mille soldats : fait d’arme qui lui confère son aura. La reddition obtenue, toute la population apache sera déportée en Floride. Geronimo prend alors la mesure de ce nouveau monde, de ce flot de Yeux-clairs.

Le traitement scénaristique rappelle cette épopée avec méthode mais sans enthousiasme. Jean-François Martinez (Jef) propose un graphisme déroutant. L’ensemble navigue entre une représentation réaliste, classique, et une signature personnelle, perceptible à travers quelques initiatives remarquables (page 37, 52, 53, 55). Beaucoup trop éloigné de l’esthétisme d’Hugues Micol, l’approche est décevante. L’éditeur Rue des Sèvres, émanation de l’École des loisirs, prend ses marques sur le marché de la bande dessinée, tendance renseignée dans un écrit précédent.

Un héros résistant

PericonimoEn 2016, Delcourt a proposé un Geronimo au sous-titre explicite : Mémoires d’un résistant apache. Lisa Lugrain et Clément Xavier s’inspirent des Mémoires de Geronimo[6], captées dans l’esprit ethnographique de l’époque (1904) par Stephen Melvil Barrett. Sous la forme de roman-photo et de bande dessinée, ils ont suivi le fil narratif non linéaire, alternant cosmogonie et anecdotes avec l’histoire officielle. Ils mélangent actualité et passé, photographies et gaufriers en 6 cases à la page, l’Apache Perico et le célèbre Geronimo (cf. ci-contre) sur plus de 400 pages, estampillées à la hâte roman graphique. À l’entreprise initiale, mettre en images un récit de première main original, le traitement graphique répond sans conviction.

Au-delà du rendu visuel, reposant sur des écrits sérieux à défaut d’être scientifiques, ces deux albums éponymes racontent le personnage sous son meilleur jour, oubliant, comme l’ont souligné Delavault et Rieupeyrout, que la résistance de Geronimo repose d’abord sur la volonté de vengeance.

 

La représentation la plus emblématique du mythe apache demeure celle de Jean « Moebius » Giraud. Geronimo l’Apache reflète la volonté de l’artiste, virtuose converti à l’indianophilie. Au bout de 26 épisodes, l’Indien est enfin devenu l’alter ego du héros Mike S. Blueberry dans une série ou la création emprunte à l’Histoire sans arrière-pensée. Pour paraphraser Oscar Wilde : le Geronimo d’hier nous a donné de flamboyantes fictions en guise de faits ; les modernes nous présentent des faits ennuyeux en guise de nonfiction.

 

 

 

 

[1] (Lisa LUGRAIN et Clément XAVIER, Geronimo, les mémoires d’un résistant, Delcourt, 2016.)

[2] (Le Chaud Lapin, de Pascal THOMAS, sorti en 1974.)

[3](Durant son emprisonnement dans les réserves fédérales, il rentabilisait sa notoriété (fabrication d’arcs, etc.), accumulant 10000 dollars. O. DELAVAULT, Geronimo, p. 401.)

[4] (O. DELAVAULT, Geronimo, Collect° Folio biographies Gallimard, 2007.)

[5] (Histoire des Apaches, la fantastique épopée du peuple de Geronimo, Albin Michel, 1987.)

[6] (Mémoires de Geronimo, recueillies par S-M Barrett, Éditions La Découverte, 2012.)

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