Destins croisés

Seules à Berlin

Nicolas Juncker

Casterman

Une terrible paix

Seules à Berlin s’ouvre sur des paysages urbains détruits par les bombardements alliés. La couleur sépia, ligne chromatique de l’ensemble, adoucit l’effet de désolation. Ingrid Schneider survit dans une cave abri imprégnée par la faim, le froid, la crasse, la peur et les bombes. Au-delà, la prise imminente de la capitale allemande par l’Armée rouge annonce la mort certaine et les viols à venir. Evgeniya Abramovna Levinsky précède la soldatesque. Lieutenante au sein de la 3ème Armée, sa connaissance de l’allemand lui confère un poste stratégique. Le 30 avril 1945, le Reichstag tombe. Le 1er mai, la Seconde Guerre mondiale cesse en Europe. La radio allemande annonce la mort du Führer. Une pleine page noir et blanc très sobre signifie le début d’une nouvelle histoire, la porte s’ouvre sur Ingrid.

Le personnage d’Ingrid Schneider est inspiré du livre anonyme Une femme à Berlin, tandis que l’auteur invente Evgeniya Abramovna Levinsky d’après Elena Rjevskaïa, auteure des Carnets de l’interprète de guerre. À partir de ces deux témoignages, Nicolas Juncker développe une fiction autour de leur supposée rencontre. La Berlinoise Ingrid a vécu sans question la montée et l’installation du régime nazi, œuvrant pour la Croix-Rouge allemande, épousant la cause en se fiançant au SS Werner. Tout autant détachée du réel, elle vit la chute du Troisième Reich dans sa chair. La tenue d’un journal intime et sa connaissance de la langue russe la maintiennent en vie. La Soviétique Evgeniya est juive. Volontaire, elle a menti sur son âge pour prendre part à la Grande Guerre patriotique. Ses compétences en langues lui ont ouvert les portes du redoutable NKVD, avec le grade d’officier interprète. Bien que son statut militaire lui interdise de retranscrire ses journées, elle passe outre.

Très vite, Juncker la lance en quête de preuves visant à l’identification de la dépouille d’Hitler. Il utilise les Carnets de la véritable Elena Rjevskaïa dans lesquels sont consignés les détails de cette authentique mission. En arrière-plan, la souffrance des populations civiles s’incarne avec la transformation d’Ingrid Schneider en esclave sexuel pour des troupes russes parachevant la reconquête, après deux ans de combat acharné. Le climax est atteint lors de la mise en page de fragments du manuscrit de Une femme à Berlin, procédé qui renforce son témoignage. Evgeniya cède sa place au fur et à mesure que sont décrites les exactions de l’Armée rouge, et le traitement réservé aux Berlinoises[1]. Le 11 mai, Hitler est officiellement identifié, chacune retourne à sa vie.

Une rencontre improbable

Seules à Berlin aborde la toute fin chaotique de la Seconde Guerre mondiale d’un point de vue féminin et civil. Sans perdre de son épaisseur historique, la force du récit repose sur le fragile équilibre qu’impose cette rencontre improbable. Auteur complet, Nicolas Juncker réalise textes et images. Des études d’histoire lui permettent de puiser dans la matière en évitant approximation et uchronie involontaire. Après le Front (2003), un exercice de style sur les conditions de vie des poilus, la parution de Malet (2005) dévoile un épisode méconnu de l’histoire de France – une tentative de coup d’État contre Napoléon Ier en 1812 – dans lequel il propose déjà une fiction documentée soutenue par un graphisme énergique d’inspiration nippone. Pour Seules à Berlin, bien que les décors réalistes reposent sur l’utilisation de photographies, l’auteur souligne la difficulté de représenter des bâtiments dévastés. Quant aux figures, la stylisation réduite à la simple forme géométrique signifie la personnalité : à la rondeur affichée d’Evgeniya, jeune et crédule malgré son grade, s’oppose la forme du triangle inversé d’Ingrid, soulignant la maigreur et la dureté. L’absence répétée de bouche chez les deux femmes, parti pris graphique, masque sans doute l’indicible.

Seules à Berlin est un récit fictif. Juncker expose sa vision de l’Histoire, autant qu’un roman graphique historique l’exige. En disposant sur un même plan deux armées, deux dictateurs et deux régimes totalitaires, sans nulle volonté d’établir un parallèle idéologique, l’auteur renvoie face à face la violence guerrière et ses conséquences sur les populations civiles, en l’occurrence féminines. Dans le sillon d’un Tardi, Nicolas Juncker évoque le pire, et sans divulguer la fin, interroge au final sur la possibilité d’un autre monde.


[1] Comme l’auteur nous l’a précisé à l’occasion d’une carte blanche à Nicolas Juncker (11 septembre 2020), inspiré par de nombreuses lectures et autres témoignages, tous les passages manuscrits, les extraits des journaux de Ingrid ou d’Evgeniya (dont les pages 142-145), comme les dialogues et cartouches, sont le produit de son imagination.