Porte à porte

Dav Guedin, Une vie d’huissier, Actes Sud

Au détour d’une conversation téléphonique, Dav Guedin apprend la fin tragique d’un lointain cousin. Gilbert, huissier de justice, a laissé des mémoires. Avec son dessin caustique, l’auteur retrace ce parcours singulier, entrecroisant enfance difficile et motivation professionnelle.

La pleine croissance

1944, après les bombardements alliés sur Caen, la famille de Gilbert trouve refuge à la campagne, où il naît en 1950. Le père, charcutier de formation, s’entend mieux avec le frère. Leurs rapports tourneront à la détestation. Si la vie est rude à la ferme, cette prime jeunesse est marquée par les jeux en extérieur, synonyme d’espace et de liberté. À l’adolescence, la mère intervient davantage. Devant le parcours scolaire hésitant de son fils, elle le soutient. Sur recommandation spéciale de l’une de ses amies, intime de l’huissier du canton, Gilbert se voit proposer un poste d’apprenti aux écritures après l’obtention du BEPC. La majorité approche, une bagarre avec ce père devenu alcoolique et violent marque le départ du foyer. Côté boulot, une annonce passée dans la Revue nationale des huissiers occasionne 80 propositions d’emploi. Gilbert choisit le département voisin, rencontre Josette, ils se marient. Les responsabilités se font pressantes avec l’arrivée d’un premier enfant. Gilbert s’inscrit à l’école nationale de procédure.

Le sale boulot

Devenu huissier de justice en 1978, il opère en région parisienne, accompagné d’un commissaire de police et d’un serrurier. Pour évoluer dans ce sinistre quotidien, Gilbert invoque la fermeté, l’humanité et la compréhension. Avec talent, Dav Guedin présente l’appartement décharge (syndrome de Diogène), sans distinction sociale ou l’appartement mortuaire, cadavres inclus. Ensuite, il expose les dangers du métier, le violent débiteur et les chiens méchants. Puis les cas emblématiques, les foyers Sonacotra à majorité maghrébine, lorsque l’augmentation des loyers entraîne un refus de paiement généralisé. Gilbert détaille une intervention industrielle, 10 000 dossiers. Le trio intervient aussi dans les beaux quartiers, zone de misère civique. L’âge venant, le socle moral se fendille. Un renversement a lieu lorsqu’une « petite main » chinoise saute par la fenêtre pour lui échapper, Gilbert mesure-t-il alors le pouvoir de destruction qu’il véhicule depuis ces années ? L’exutoire prend la forme de pratique artistique à haute dose, doublée d’un investissement humaniste dans la franc-maçonnerie. Une tentative compensatoire avant que le corps ne lâche, le cancer, et puis la fin. L’épilogue venue, Dav Guedin présente sa rencontre positive avec la fille de Gilbert, la cousine Estelle.

L’ouvrage repose le graphisme noir et blanc délavé, sur ces visages expressifs, un dessin organique en phase avec le sujet. Une vie d’huissier se lit comme le négatif de la France des Trente glorieuses, la revanche sociale, de la campagne vers la capitale, l’ascension finale, jusqu’à s’en rendre malade.