L’avenir dure longtemps

Le libraire de Prague

Vittorio Giardino

Casterman

 

Le Libraire de Prague se déroule lors de la répression du « Printemps de Prague » (août 1968). Après l’élection d’Alexandre Dubček, manifestée par l’abolition de la censure de la presse et la révision des procès politiques, la commission de réhabilitation concerne plus de 100 000 personnes, dont le docteur Arthur Fink.

Sous l’influence de Kundera, Giardino situe les retrouvailles entre Jonas et Tatjana dans ce contexte d’ouverture à l’Ouest, et de craintes moscovites devant une possible contagion. Elle est journaliste pour Izvestia (nouvelles), le journal officiel du gouvernement russe. Jonas a repris la librairie de M. Pinkel et sort avec Fuong, étudiante vietnamienne en médecine, personnage qui permet de retrouver le cadre international et la guerre latente au Vietnam. À l’occasion d’une fête chez l’ami Zdeněk, le manège amoureux recommence.

 

Information contre informations

Dans l’ombre du KGB, le camarade Dužin prépare l’invasion militaire. Il réactive le STB (service de renseignement tchèque) pour la partie logistique et l’odieux Muda renoue avec l’atmosphère de suspicion. Dans la nuit du 21 août, alors que Jonas trompe Fuong avec Tatjana, les parachutistes russes investissent la capitale. Fidèle à sa ligne, la version soviétique annonce une

« demande d’aide de la part des camarades de confiance pour éventer la menace contre révolutionnaire »

Tatjana rédige son papier dans lequel certains faits sont omis, le peu qui reste étant vrai. La résistance passive s’organise, Zdeněk en tête. Rompu aux méthodes de communications, Dužin cherche le moyen de justifier l’intervention en armes de l’autre côté du Mur. Manipulation par la propagande, story telling avant l’heure, éléments de langage, toutes ces méthodes utilisent la presse, et Tatjana. Au final et dans une pirouette scénaristique intéressante, Giardino décide qu’un complot aura été fomenté par le fameux groupe Odradek. Zdeněk, Alena, Fink et les copains de lycée, suspectés de subversion par Muda dès le tome précédent en seront les auteurs. Arrêté, Zdeněk résiste. Il est défenestré par Muda (Référence historique de 1615). Dužin retourne l’assassinat en suicide. Devant l’accusation officielle de complot, cette mort confirme la culpabilité. Traqué par les agents du KGB, afin d’obtenir des aveux, Jonas part, il fuit…

Cette minutieuse ligne claire accompagne le récit, toutefois plus moderne et plus chaleureuse que les classiques Hergé et Jacobs. Ce réalisme graphique s’appuie sur de nombreux détails, telles les fresques aux murs du café impérial. Ici encore, la caractérisation des personnages par leur visage est réussie, malgré la différence de conception entre les deux albums, 1997 et 2017.

ÉPILOGUE

Pour le lecteur arrivé jusqu’ici, d’abord merci, ensuite sans gâcher le plaisir de cette lecture, Giardino propose un savoureux épilogue dans lequel Jonas Fink revient après la chute du mur. Prague, comme Paris ou Londres, est vendu aux enseignes commerciales. Les retrouvailles avec le groupe Odradek sont l’occasion de reproches. Alena critique l’égoïsme dans la fuite, elle lui apprend que la jeune Fuong a été expulsée, mettant un terme à ses études de médecine. Quant à Tatjana, elle a été assignée à résidence dans l’Oural, pour complètement disparaître des radars. Au cours d’un diner nostalgique au Kralik, racheté par un allemand et transformé en dinner US, Jonas Fink tombe sur l’ex-agent Muda. Ce dernier, clochardisé, a juste le temps de lui reprocher sa réussite sociale à l’Ouest.

Original et philosophique, Fink aurait eu de la chance, alors que Muda, qui n’a fait que « son devoir » est devenu un paria. L’avenir dure longtemps ?

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