L’aDouBement

Le sacre de la bande dessinée

Le Débat, n° 195

Gallimard, août 2017

 

Cinquante ans après la parution de Bande dessinée et figuration narrative, premier ouvrage de synthèse le concernant, le neuvième art est consacré. Ne boudons pas notre plaisir et saluons ce « processus de reconnaissance ». Devant l’homogénéité de l’ensemble et la densité d’informations, nous avons fait le choix d’éclairer certains articles.

Transmutation

Fabrice Piault, rédacteur en chef de Livre-hebdos propose un article aussi dense que précis sur la récente évolution socio-économique (1980-2010). La crise des années 80 sert de fondation, car la création existe mais brouillonne. Le secteur connaît une expansion motivée par une revalorisation patrimoniale, un élargissement du champ créatif incitant à la structuration de l’offre. La répartition informelle entre domaine classique franco-belge, fantasy, manga et production alternative (souvent d’inspiration littéraire) s’effectue vers 1995. En aval, des passerelles sont créées avec la littérature et l’audiovisuel. Conséquence, la production est multipliée par 8 (de 600 nouveautés annuelles à presque 5 000). Aujourd’hui, malgré une ‘surproduction’, le secteur est actif … du point de vue économique.

Témoin direct de cette mutation, le parcours de Pascal Ory lie le lecteur au scientifique, l’illustré des années 50 à la production la plus récente. Acteur du passage de Spirou vers Pilote, poursuivi avec À Suivre, Ory évoque le tournant structurel lors de l’apparition de Corto Maltese (de Hugo Pratt) dans les années 70. Il souligne le basculement du médium, dorénavant basé sur l’auteur (Sfar ou Killoffer) et non plus sur un personnage (Alix ou Philémon).

Benoît Mouchart, fort de son expérience professionnelle en tant que directeur artistique du festival international d’Angoulême (2003-2013), développe l’idée de légitimation culturelle. B. Mouchart analyse les quinze dernières années : la redistribution des cartes dans le milieu éditorial (avec l’arrivée de Madrigall), la précarité croissante soulevée par les EGBD. Il rappelle le glissement de la production indépendante des années 90 (L’Association) vers le centre de production (c’est-à-dire Madrigall ou Dargaud) dans une énième reconduction du débat ancien versus moderne. Ses projections concernant le déplacement de l’imprimé vers l’écran posent l’intéressante question d’une nouvelle forme de lecture séquentielle.

Brefs rappels

Au chapitre historique, Thierry Groensteen reprend sa thèse : il place en pionnier le suisse Töpffer et ces récits en image. Outre la publication de « Monsieur Cryptogramme » dans l’Illustration, pédagogue et visionnaire, Töpffer questionne ce nouvel art dans son Essai de physiognomonie (1845). Christophe (Georges Colomb) marque une étape suivante avec La Famille Fenouillard (1890). Dès lors :

la bande dessinée {…} va se trouver durablement confisquée par cette presse enfantine, au point que dans l’esprit du public, s’installera l’idée qu’il s’agit d’un média par nature destiné aux enfants

Au début des années 30, Le journal de Mickey débarque en Europe avec la « bulle » à l’intérieur de la case. À la même période débute le moment belge, Hergé en tête, cette avalanche d’auteurs devenus classiques, attisée par la concurrence entre les revues pour enfants Spirou et Tintin (1950/1960). T. Groensteen poursuit en reprenant pour l’essentiel ses ouvrages recensés sur nonfiction.

J.-P. Mercier traverse l’Atlantique, là où prévaut l’économie. L’invention technique du benday (trame en point autorisant la reproduction industrielle couleur sur un papier journal) entraîne l’industrialisation du strip, cette bande de quelques cases (surnommée Funnies) placée en dernière page du journal, sous-considérée par le monde des arts (donc comics). Après 1929, une sombre période vouée au comic book cède la place au format revue telle Action Comics (1938) dans laquelle Superman s’envole. Un exemplaire original aujourd’hui collector s’est vendu à 3,2 millions de dollars sur eBay. Au milieu du tsunami de super-héros, avec The Spirit, Will Eisner cultive son style : un graphisme abouti alliant « ironie, humour et second degré » au genre nouvelle, chute « morale » incluse. Les années 60 régénèrent les genres : parodique avec le MAD de Kurtzman et un second âge d’or du super-héros avec les éditions Marvel (Spiderman) avant que le Zap comix de Crumb  ne célèbre la contre-culture sur fond de mouvements pour les droits civiques. Outre atlantique, la consécration a déjà lieu lorsque Maüs de Spiegelman remporte le Pulitzer (1992). Aujourd’hui, le neuvième art US exporte ses pépites : Ware, Bechdel ou encore Mac Guire.

La question orientale est confiée au nippophile J.-M. Bouissou, lequel s’enflamme en 12 questions pour le tout-manga, en étant très critique pour « notre 9ème art », voire souvent injuste. Pierre Pigot défend le manga pour ses qualités.

Benoît Peeters éclaire davantage l’aspect sémantique, que l’on soit un auteur complet comme Hergé ou à travers sa propre expérience de scénariste avec F. Schuiten. Tristan Garcia, érudit du 9ème art, célèbre l’ellipse :

Ce rêve de construire une continuité impossible à partir de la discontinuité nécessaire entre chaque case

Et propose SON histoire, en s’appuyant sur le protéiforme Windsor Mac Cay, pour signifier ce rapport entre l’enfance et la bande dessinée.

 

L’inévitable TINTIN

D’abord, Pierre Assouline relate l’accès au rang d’artiste (1950), la reconnaissance littéraire, Michel Serres en tête de file, sans oublier:

L’argent, qui n’est pas anodin dans la reconnaissance critique et publique de la bd comme art

Critique aussi judicieuse qu’isolée.

Une lecture-plaisir avec Rémi Brague. Chez Brague, Hergé possède l’art de détourner l’attention et de cacher le détail révélateur, un art du récit, graduel tout au long des 26 albums. Brague compare avec autorité Hergé et Corneille, Les Bijoux et Polyeucte, jusqu’à l’impertinence, mieux que le tintinophile sans saveur, le véritable tintinomane. Il connaît son Tintin et l’assume : précis, original, sincère et puissant.

Hubert Védrine apprécie l’œuvre du Belge, en revanche, sa connaissance du neuvième art est remarquable. Il présente un panorama des 50 dernières années de la production belgo-française avec Alix, Blueberry ou l’auteur André Juillard, pour finir sur la récente publication consacrée à la jeunesse de Mitterrand.

Pédagogie par l’image

Antoine Torrens, conservateur des bibliothèques, promoteur du neuvième art avec le site Phylactérium parle « produit d’appel » avec 20 % des emprunts. Il recense les dernières modifications nécessitées par l’apparition de nouvelles formes de lecture, manga, comics et autres alternatifs romans graphiques. Cécile Gonçalvés invoque la vertu pédagogique des planches illustrées lors de ses débuts dans l’enseignement. Témoignage sincère quant à l’utilisation de la case pour un public passif, elle confesse être devenue « bédéphage ». D. Vandermeulen, à l’origine de La petite Bédéthèque des Savoirs aux éditions du Lombard, conclut en présentant la dernière tendance éditoriale des ouvrages traitant des sciences humaines, histoire de France en tête.

 

D’ultimes remarques concernent l’absence de discours sur la critique en bande dessinée : qu’elle soit papier ou numérique, et notable avec du9 de Xavier Guilbert. Idem pour le traitement artistico-économique abordée par T. Groensteen dans son dernier ouvrage. Après avoir conquis les galeries, la bande dessinée s’invite, à la suite de Philippe Druillet, à Drouot, étape qui participe également à ce processus d’artification.

 

2017, la bande dessinée est consacrée. Cette reconnaissance « officielle » acte un changement de perception du 9ème art parmi les milieux intellectuels. Une transformation rendue possible par la place désormais prépondérante occupée par l’image.

 

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