La manufacture citoyenne

Lap ! un roman d’apprentissage

Aurélia Aurita

Les Impressions Nouvelles

 

Aurélia Aurita retourne au lycée

Aurélia Aurita est connue depuis le diptyque intimiste Fraise et chocolat (2006-2007). Avec son 7ème album, l’auteure retourne au lycée. Entre curiosité journalistique et introspection post-baccalauréat, Aurélia Aurita séjourne dans une unité spéciale du ministère de l’éducation nationale : le LAP, pour Lycée Autogéré de Paris, une structure qui fonctionne à la périphérie du système dit « traditionnel ».

 

L’utopie en marche

Au Lap, une personne égale une voix, élève ou prof. Au quotidien, les fondamentaux sont l’autogestion et la libre fréquentation. L’autogestion signifie un fonctionnement budgétaire moindre que la moyenne des lycées alentours. L’autre règle, au nom explicite, signifie la possibilité pour les élèves de venir ou non en cours. Replacé dans le contexte général, le taux de réussite au bac avoisine les 30%. Le pourcentage flirte avec la moyenne nationale lorsque les Lapiens bachotent. Mais là n’est pas la finalité du LAP. Dans cet espace de liberté choisie, la principale différence avec le « tradi » réside dans l’investissement individuel. La question de l’engagement personnel est placée au centre du bon fonctionnement, et matérialisée par un contrat que chaque élève paraphe en début d’année. Cette implication prime, tandis que l’accord collectif entérine les décisions des assemblées générales convoquées. L’une des rares pleines pages illustre cette pluralité des voies et met en avant les obstacles que rencontre le difficile apprentissage de la démocratie.

Au Lap, le « GB » désigne le Groupe de base, que l’on pourrait presque traduire par classe réduite. Les cours sont dispensés par un binôme enseignant, « un prof qui sait et un prof qui n’y connaît rien. Les devoirs et les contrôles ne sont pas obligatoires ; ils ne sont pas notés. L’apprentissage est validé par des unités de valeur (U.V.), 12 à 15 au minimum, répartis en quatre domaines : les cours, les stages, placés au même niveau que la gestion de la vie commune ou les projets et ateliers. Le passage dans la classe supérieure donne lieu à un entretien, auquel l’auteure nous invite.

Après avoir pris le temps de nous présenter le fonctionnement général, l’ancienne bachelière s’égare au ‘Fond du jardin’. Fréquenté par les seuls élèves, l’endroit physique et symbolique correspond à l’espace d’expression libre où l’auteure écoute d’autres voix, révélant parfois les limites du LAP.

Chemin faisant, adoptée par la population scolaire et le corps professoral, Aurélia Aurita participe aussi aux réunions à huis clos, sans élèves. Cette option donne une profondeur à l’ouvrage quelque peu coincé, au départ, dans le format journalistique. Aux deux tiers, on s’échappe du quotidien quand vient le moment de l’organisation puis du déroulement de la fête donnée lors du trentième anniversaire de l’établissement. L’occasion de rencontrer d’anciens élèves à travers quelques portraits, de vérifier l’existence du réseau lapien. L’occasion aussi, pour l’observatrice dorénavant avertie, de dormir sur place, scellant ainsi son adhésion au concept LAP.

 

« En BD, le dessin doit avant tout servir à raconter une histoire »

Le LAP est un sujet remarquable, traité en 140 pages, en noir et blanc, au format roman graphique. L’auteure a le mérite d’être original : en plus des nombreux visages ou plans américains – lorsque le cadrage saisit le ou les personnage(s) de la tête jusqu’à mi-cuisse – les pages ouvertes par des cases extérieures sans rebords libèrent le récit. Surtout, la qualité de la narration, la séquentialité, autorise la présence de bulles explicatives qui n’alourdissent pas  son immersion, depuis l’extérieur de l’établissement jusqu’au cœur du sujet. Aurélia Aurita rapporte la description d’un modèle de démocratie en herbe, dans lequel les rapports humains sont le résultat d’inventions permanentes. Si la démocratie peut-être expérimentée, le LAP fait figure de laboratoire.

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