Tonton flingueur

Delirium – Autoportrait

Philippe Druillet & David Alliot

Les arènes

 

Druillet déballe

 

 « La bande dessinée est une écriture graphique. Je casse la narration, je casse la mise en pages, j’envoie valser les cases, j’explose les marges, je tranche la feuille dans laquelle je déverse mes mondes hallucinatoires. L’art, c’est un combat. »

 

Combats

Avec Delirium, Druillet déballe. Né le jour même de la mort de Philippe Henriot, collaborationniste désigné comme « le Goebbels français », son prénom scelle une amitié encombrante. Durant l’Occupation, Druillet père exerce le poste de responsable de la milice du Gers. En août 1944, il embarque la famille pour Sigmaringen. Là-bas, le petit Philippe consulte le docteur Destouches. De 1945 à 1952, les Druillet se réfugient à Figueras. Le régime franquiste n’a pas oublié. Pendant la guerre d’Espagne, Victor Druillet s’est battu aux côtés du Caudillo. Soldat de la Grande Guerre reconverti dans la police, opiniâtre dans ses recherches, sans scrupules dans ses méthodes, ce père « torturait pour obtenir des informations ». Collaborant avec les nazis dès 1938, il débusque Lluis Companys, le président de la généralité de Catalogne pour le livrer à Franco.

Du côté maternel, les rapports seront plus que rudimentaires. Concentré de xénophobie, fasciste convaincue, virulente antisémite, jamais elle ne reniera son mari. Une mère abhorrée, la grand mère devient l’ange gardien. De cette génération ayant connu la charrette à cheval et l’avion à réaction sans jamais en profiter, elle équilibre le foyer.

La mort du père (1952) annonce des jours difficiles. Le retour en France passe d’abord par la ferme du Gers : l’eau du puits, pas d’électricité et un seul livre, Les Fables de la Fontaine illustré par Gustave Doré. L’arrivée à Pantin en 1954 est sordide, lâchant un gourbi pour un autre, avant de se fixer à Bobigny, synonyme à l’époque d’HLM proprets et de toilette individuelle. Bien que la mère trime chez Poivrossage, le loyer est trop onéreux. La grand mère dégote alors un emploi de concierge et la loge attenante. Paris, XVIème, version coulisse. Toilettes à l’extérieur. Les « gens de l’immeuble étaient odieux avec ma grand-mère… Ils l’humiliaient. Ils nous humiliaient ».

À l’adolescence, l’évasion prend la forme d’une chambre de bonne au 6ème étage, au moment où l’Histoire officielle rencontre l’histoire familiale. Une jeunesse stigmatisée par les mots choc, peur et humiliation. L’école n’échappe pas au registre. Violence à l’école, violence de l’école. Heureusement, le jeune Philippe se prédestine au dessin. Les humanités se font aux musées du Louvre et de l’Homme. La crise d’ado, sa rébellion, passe par le rejet des codes culturels à la mode, qu’il résume par la trilogie Proust-Sartre-Truffeau. En parallèle, c’est la découverte de l’Heroic fantasy. L’univers Druillet prend forme.

Rencontres 

La première rencontre se fait avec Jean Boullet, artiste pluriel, cinéphile, libraire, anticonformiste notoire, doté d’un large réseau. En 1964, Éric Losfeld publie Barbarella de Jean-Claude Forest, une œuvre référence dans l’histoire du neuvième art. On change de lectorat. La même année, le jeune Druillet imagine Lone Sloane, dont la première aventure Mystère des Abîmes sortira aussi chez Losfeld (1966). Une nuit de mai 68, le dessinateur rencontre la violence physique. Souvenir sur quatre pages, avec coups et prison dans une ambiance dictatoriale. Expression corporelle encore, avec une incursion parmi la Troupe du Soleil d’Ariane Mnouchkine qui finit de le convaincre.

Dorénavant, ce sera le dessin. Autour de la page 100, crobard remplace violence et choc. Les Événements passés, sans rentrer dans le rang, Druillet songe à pérenniser son activité. Il cible Pilote, le magazine qui accompagne le médium dans sa phase de maturation, à raison de deux cent mille exemplaires par semaine. La seconde rencontre avec René Goscinny, rédacteur en chef, débouche sur une commande. Le succès est immédiat. Derrière son apparence très guindée, Goscinny accueille volontiers de nouveaux styles très éloignés des dessinateurs classiques pour lesquels il scénarise – Uderzo et Morris – tel que ces nouvelles planches illuminées par Druillet.

Le portrait de Jean « Moëbius » Giraud relève du règlement de compte autant que de l’hommage, style Druillet :

« Mon frère, mon meilleur ennemi… Il avait la technique, moi j’avais le grain de folie. »

Sur fonds de reconnaissance populaire, Tonton Druillet sort la grosse artillerie :

« Un jour il m’a dit : ‘je ne comprends pas, c’est toi qui a tout inventé mais c’est moi qui ramasse’. Moëbius, espèce d’enfoiré ».

Témoignage viril, l’auteur ne pose pas la question du scénario. La réussite matérielle de Giraud repose en partie sur deux scénaristes d’exception : Charlier et Jodorowsky. Druillet travaille seul. Des choix malheureux, lorsqu’il relate l’échec de l’adaptation de Sloane pour la télévision japonaise. Devant son refus annoncé, qu’il justifie par une volonté d’intégrité artistique, Druillet découvre deux ans plus tard la série San Ku Kaï, dont la trame lui semble encore une fois « pompé » sur Lone Sloane.

Premières fois

L’écriture graphique lui permet d’exprimer sa douleur après le décès de sa jeune épouse. La Nuit (1976) aborde pour la première fois le thème du cancer. Plus tard, Druillet inaugure l’adaptation des classiques de la littérature française et sort une trilogie Salammbô (1980) créditant Gustave Flaubert en tant que scénariste. Original, défricheur, Druillet est partie prenante de l’aventure Métal Hurlant. Reconnaissance oblige, avec les planches de Druillet, la bande dessinée fera son entrée pour la première fois à Drouot. Alors que les pages se tournent, on s’habitue à la langue de Druillet. Sa rencontre avec Jacques Attali, lequel organise un dîner avec François Mitterrand qu’il compare à « un sphinx qui dégageait la puissance d’un Terminator ». On lit la joie du fils de concierge attablé avec le président. L’anecdote sur le thanatopracteur noir boucle avec ironie l’enterrement de sa mère. Au-delà du symbole, Druillet, le fils de collabo, conclut avec les différents travaux effectués pour le compte de Benjamin Rothschild, qui lui commande en particulier la refonte des armoiries familiales.

En creux de cette autobiographie se dessine la mutation du neuvième art entre 1960 et 1990. Les pas de l’auteur croisent ceux de Hergé, Florence Cestac, Enki Bilal, J.-J. Annaud ou encore Georges Lucas. Le style direct, sujet (Je) verbe (souvent d’action ou d’affirmation) et complément (suivant la thématique) renvoie à la force qui se dégage des cases de l’artiste.

« Je voulais que la bande dessinée soit reconnue comme un art à part entière, et non plus comme une distraction pour abrutis décervelés. Je crois qu’on y est arrivé aujourd’hui ».

Un hommage à la sulfateuse.

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